top of page

Off Campus (2) : traumatisme, transmission et résilience

  • Photo du rédacteur: Laurence.Bieque
    Laurence.Bieque
  • il y a 14 minutes
  • 7 min de lecture

Dans le premier article consacré à Off Campus, j'explorais la façon dont cette série réinvente la grammaire du désir et du plaisir pour une nouvelle génération. Mais Off Campus ne se contente pas d'être une comédie légère sur la sexualité universitaire. Sous ses airs enjoués, elle porte une réflexion d'une profondeur inattendue sur ce que les familles transmettent, les blessures comme les ressources, et sur la façon dont le sujet peut, ou non, s'en dégager.


C'est avant tout une série sur la quête identitaire. Sur la façon dont on devient qui l'on est, grâce aux années de jeunesse qui confrontent, qui parfois traumatisent, qui ne laissent jamais indemne, mais qui construisent. Et ce grâce aussi aux identifications à d'autres sujets dont les inconscients résonnent avec le nôtre.


Hannah : traumatisme, parole et réparation

Hannah a été violée au lycée, droguée à son insu lors d'une soirée, abusée sans recours ni défense. De fait, en soirée, elle ne boit plus dans des verres exposés à l'air libre, ce qui, au-delà de la défense, exprime la façon dont le corps garde la mémoire de ce qu'il a subi, même quand le sujet a travaillé à s'en dégager.

Car Hannah s'est fait accompagner. La série le montre avec sobriété, et c'est en soi un message fort : consulter un professionnel de santé mentale après une agression sexuelle permet de ne pas rester enfermée dans l'après. Hannah l'explique elle-même à Garrett : elle ne cherche pas dans l'autre un support psychologique. Elle ne veut pas être dans le pathos, ni susciter la pitié. Elle a travaillé. Et ce travail lui a permis d'intégrer l'épisode traumatique sans qu'il continue de dicter sa vie.

Le traumatisme a pourtant, malgré tout, laissé une trace particulièrement éloquente : autrefois, Hannah composait, elle écrivait les paroles de ses compositions. Depuis l'agression, les mots ne viennent plus. C'est l'une des manifestations les plus fréquentes et les moins visibles du trauma : la perte du lien au symbolique, l'incapacité à mettre en mots ce qui a été vécu dans le réel de la violence. Le traumatisme court-circuite le langage. Il laisse le sujet face à quelque chose d'irreprésentable.

Ce qui est cliniquement notable dans la trajectoire d'Hannah, c'est qu'elle tombe amoureuse d'un hockeyeur : comme celui qui l'a agressée. La série met ici en scène ce que la psychanalyse nomme la compulsion de répétition : le sujet traumatisé tend à rejouer la scène originaire, parce que l'inconscient cherche à maîtriser ce qui lui a échappé. Revivre, mais cette fois autrement. Avec cet homme-là, dans la confiance et le désir choisi, Hannah accède à la jouissance. La répétition, ici, est réparatrice.

Une scène très émouvante de la série est celle où Hannah s'apprête à confier son secret à Allie, et Allie de lui avouer qu'elle le sait depuis longtemps. Qu'elle attendait qu'Hannah soit prête. Puis, quand Hannah confie qu'elle aimerait redevenir la fille qu'elle était avant, Allie lui répond quelque chose d'une justesse bouleversante : elle est toutes ces filles. Celle d'avant le traumatisme, celle qui l'a subi, et celle qui s'est reconstruite. Elle est le résultat de tout ce qu'elle a vécu, encaissé, survécu.

Psychanalytiquement, c'est une formulation remarquable du rapport au temps et à l'identité post-traumatique. On parle souvent d'un avant et d'un après trauma ; comme si le sujet d'avant était une version perdue, à retrouver. Mais on ne retrouve jamais la personne d'avant, qu'il y ait eu trauma ou non. On devient le résultat de toutes ses expériences. Et c'est cette intégration qui permet la reconstruction, non le retour à un état antérieur, non l'attachement nostalgique à celui ou celle que l'on aurait aimé devenir.

C'est précisément ce que cette réponse d'Allie débloque chez Hannah : la possibilité de transformer cette épreuve et de sublimer par la création. Elle parvient enfin à écrire. La chanson devient le lieu où le traumatisme prend forme, trouve sa voix, se transforme sans disparaître.


Ce que la mère transmet à Hannah

La transmission dans Off Campus n'est pas seulement du côté des blessures. Elle est aussi du côté des ressources.

Hannah et sa mère entretiennent un lien d'une qualité rare. Quand Hannah est perdue, bouleversée, sa mère lui rappelle une chose simple : on n'a pas à tout résoudre d'un coup. On peut commencer par s'occuper des petites choses. Et l'on voit qu'Hannah a intégré cette sagesse, puisque c'est exactement ce qu'elle transmet à Garrett dans ses moments d'angoisse.

On apprend aussi que la mère d'Hannah était chanteuse. Or, Hannah est sensible à la musique, à l'écoute, à l'expression. Il y a là une identification à la mère ; pas une reproduction mécanique, mais l'assimilation de quelque chose de vivant et de créatif. La transmission ne passe pas seulement par les mots. Elle passe par les postures, les façons d'être présent à l'autre.


Garrett : la rage héritée du père

Garrett porte une blessure d'une autre nature. Son père était violent. Garrett a grandi dans l'impuissance de l'enfant qui assiste à des scènes de violence sans pouvoir intervenir. Il subit. Il se tait. Il survit.

Cette passivité subie laisse des traces et fixe le sujet à un état infantile qui ressurgit dans les situations qui le réactivent. Pour Garrett, c'est la glace : espace de violence permise, où la rage pourrait enfin s'exulter. Mais quand son père l'observe depuis les gradins, ce n'est plus le jeu qui l'envahit. C'est la colère de l'enfant qu'il était, convoquée par la présence paternelle.

La question que Garrett se pose est vertigineuse : aime-t-il vraiment le hockey ? Ou joue-t-il pour être aimé d'un père qui ne lui a jamais témoigné d'amour autrement que par cette projection ? C'est une question en lien avec l'idéal du moi, cet idéal construit sous le regard de l'autre, qu'on prend parfois toute une vie à démêler de ce qu'on désire vraiment pour soi.

Et d'une certaine façon, on peut déceler chez Garrett, comme chez Hannah, la sublimation par le jeu. Garrett comprend finalement qu'il peut aimer le hockey, comme son père avant lui, mais pour des raisons qui lui appartiennent. Là où son père cherchait sans doute gloire et reconnaissance, Garrett affectionne ce sport pour la cohésion et les liens solidaires qu'il véhicule. Quand la star est seule sur la glace, le co-équipier lui, est entouré.


Allie : liberté ou solitude ?

Allie est aussi un personnage complexe de la série. Sa mère lui a dit de ne pas passer à côté de l'amour, et cette phrase s'est enkystée en elle comme une injonction, au point de la maintenir dans une relation avec Sean alors même que ses désirs propres, notamment celui de devenir actrice, n'y trouvaient plus leur place.

Quand elle quitte Sean, quelque chose de libérateur se produit. Mais Allie adopte aussitôt une position quasiment inverse : rester seule coûte que coûte, consacrer toute son énergie à son rêve, refuser que l'autre prenne de la place. Comme si être avec quelqu'un ne pouvait signifier que tout lui donner, s'y perdre entièrement.

Il semble s'agir d'une confusion entre liberté et solitude. Un mécanisme de défense qui ressemble à l'émancipation mais qui en reproduit la logique en miroir : là où Sean l'enfermait, elle s'enferme désormais elle-même, mais dans la solitude.

Ce que la saison prochaine devrait explorer, à travers la relation entre Allie et Dean, c'est précisément cela : découvrir que la vraie liberté n'est pas d'être seule mais de pouvoir choisir, et d'apprendre que le vivre-avec n'est pas incompatible avec se réaliser. Qu'on peut aspirer à être actrice et être en relation. Que l'autre n'est pas nécessairement ce qui efface ou enferme.

Ce qui est intéressant, c'est qu'Allie suit des cours de théâtre. Elle joue des rôles. Mais dans sa propre vie, elle peine à être actrice, c'est-à-dire à choisir, à assumer ses désirs, à prendre des décisions. Elle semble davantage incarner les désirs de l'autre plutôt que les siens. Ou peut-être vit-elle sous le joug de cette injonction maternelle qui l'enferme plus qu'elle ne la porte ? C'est une illustration presque clinique de l'aliénation du désir.


Sean : l'héritage sans question

Sean ne se pose visiblement pas ces questions. Sa vie est pour ainsi dire tracée : il retournera dans sa région natale, travaillera avec sa famille, vendra des assurances. Il aime son couple tel qu'il a toujours été et ne semble pas entendre les signaux qu'Allie lui envoie. Il est pour ainsi dire enfermé, lui aussi, dans une représentation de sa vie construite bien avant qu'il ne puisse y contribuer.


Ce que Off Campus dit de la transmission

Nous sommes tous des héritiers, de blessures et de ressources, de paroles et de silences, de modèles et de contre-modèles. Nous sommes aussi le résultat de nos expériences, sans pour autant en être les jouets. Il reste une part de maîtrise, un espace où le sujet peut agir sur ce qu'il a reçu, le transformer, en faire autre chose.

Mais Off Campus dit quelque chose de plus, et c'est peut-être là son apport le plus précieux : au-delà de la transmission verticale (ce que les parents transmettent aux enfants), il existe une transmission horizontale, celle qui circule entre les personnes que l'on choisit de mettre sur son chemin. Et ces choix-là ne sont pas anodins.

Aucune relation interpersonnelle ne l'est. C'est ainsi que se conçoit la notion d'objet en psychanalyse ; non pas l'objet au sens courant, mais ce vers quoi le désir s'oriente, ce que l'inconscient choisit, souvent avec une justesse que la conscience ne comprend pas toujours sur le moment.

Hannah et Garrett se sont trouvés, et cela ne doit rien au hasard. Tous deux portent un traumatisme : le viol pour Hannah, la violence paternelle pour Garrett. L'un comme l'autre ont grandi dans l'exposition à ce qu'ils n'auraient pas dû subir. Leurs inconscients se sont reconnus. Quelque chose a résonné entre eux avant même qu'ils puissent le nommer.

La relation entre Hannah et Allie dit la même chose. Dans cette amitié, Allie est pour Hannah ce qu'une présence bienveillante peut être : soutenante, contenante, capable d'accueillir l'autre telle qu'elle est, sans la presser de dire ce qu'elle n'est pas encore prête à dire. Allie savait et elle a attendu. Et Hannah, de son côté, est pleinement présente à son amie au moment où celle-ci traverse sa rupture, sans s'effacer dans sa propre histoire, sans s'y noyer non plus.

Les "bonnes" amitiés, comme les "bonnes" amours, sont des choix d'objets que l'inconscient opère avec une forme de sagesse silencieuse. Off Campus est, en ce sens, une série sur la quête identitaire, sur la façon dont on devient qui l'on est, grâce aux années qui confrontent et qui blessent parfois, mais aussi grâce à ceux que l'on rencontre et dont les inconscients résonnent avec le nôtre.

C'est le travail de la vie. Et souvent, aussi, le travail de la thérapie.


Laurence Bieque | Psychanalyste, praticienne en psychothérapie et sexothérapeute à Albi


Commentaires


bottom of page