Le deuil périnatal : une souffrance invisibilisée


Il existe des deuils que la société ne sait pas nommer. Des pertes qui ne trouvent pas leur place dans les rituels collectifs, dans le langage ordinaire, ni parfois dans le regard de l'entourage. Le deuil périnatal est l'un d'eux.
Fausse couche, interruption médicale de grossesse (IMG), mort fœtale in utero (MFIU), mort néonatale ; ces pertes sont réelles, profondes, et pourtant systématiquement exposées à une forme d'invisibilisation sociale qui aggrave la souffrance de ceux qui les vivent.
Une perte à part entière
Perdre un enfant avant même qu'il soit né, ou dans les premiers jours de sa vie, c'est perdre bien plus qu'un être physique. C'est perdre un projet, une promesse, une représentation de l'avenir. C'est perdre l'enfant imaginaire, celui que l'on avait déjà commencé à habiller de prénoms, de rêves, de ressemblances.
Psychanalytiquement, le deuil périnatal est un deuil de l'objet d'amour dans ce qu'il a de plus archaïque : un attachement qui s'est construit avant même la naissance, dans l'espace du désir et de la projection. C'est précisément pour cela qu'il est si dévastateur, et aussi si difficile à faire reconnaître.
Il y a quelque chose de particulièrement cruel dans cette perte : le deuil s'initie dans l'insu. On ne peut pas s'appuyer sur des souvenirs partagés, sur une histoire commune, sur des images du temps vécu ensemble. Il n'y a que le désir, le fantasme, la projection, et leur effondrement brutal. Se pose alors la douloureuse question : de quoi se souvenir quand l'enfant n'a pas vécu ? A quoi se raccrocher ? Et comment faire reconnaître l'immense abîme qu'il crée ?
Pourquoi cette souffrance est-elle invisibilisée ?
La minimisation du deuil périnatal n'est pas le fruit d'une mauvaise volonté. Elle est le symptôme d'un mécanisme collectif profond : la mort d'un enfant à naître, ou d'un nourrisson, bouleverse quelque chose de fondamental dans l'ordre symbolique. Elle inverse l'ordre naturel des choses et mobilise des représentations inconscientes si dérangeantes que l'entourage, les soignants, et parfois la société entière, préfèrent détourner le regard.
Ce n'est pas tant du déni qu'il s'agit, terme trop réducteur pour qualifier la stupeur qui traverse ceux qui en sont témoins. C'est une forme d'incrédulité collective, une incapacité à mettre en mots ce qui défie l'entendement.
Les phrases maladroites que les parents endeuillés entendent trop souvent en témoignent :
"Vous êtes jeunes, vous pourrez en avoir d'autres."
"C'était tôt, vous n'aviez pas encore eu le temps de vous y attacher."
"Au moins, vous savez que vous pouvez tomber enceinte."...
Ces phrases, aussi bien intentionnées soient-elles, nient la réalité de la perte. Elles renvoient les parents à une solitude radicale : celle de ne pas être compris dans ce qu'ils vivent réellement.
Ce que traverse le psychisme dans ce deuil
Le deuil périnatal a une dimension traumatique quasi inéluctable. Ce n'est pas seulement la mort d'un être aimé, c'est aussi la mort portée dans le corps, vécue de l'intérieur, dont la temporalité s'étire de façon irreprésentable : l'annonce, l'attente, l'accouchement d'un enfant sans vie, la rencontre avec son corps.
Cette rencontre (tenir son enfant mort dans ses bras) est un moment à la fois insoutenable et fondateur. Voir c'est croire, comme le veut l'adage. Et c'est parfois cette confrontation, aussi effroyable soit-elle, qui amorce pour les parents le début d'un travail de deuil. L'enfant cesse d'être seulement fantasmé ; il est réel, il a un visage, un nom. Et c'est en même temps dans cette rencontre que s'initie l'arrachement : il faut l'accueillir et déjà lui dire adieu.
Au retour à domicile, les parents se heurtent à un vide insoutenable. La maison prévue pour accueillir la vie est là, mais l'enfant n'est pas. Le psychisme est alors submergé d'affects que rien ne peut contenir : colère, culpabilité, tristesse profonde, confusion, reviviscences traumatiques ; une sorte de chaos émotionnel dont l'issue n'est pas prévisible. Ces reviviscences peuvent s'imposer des années après la perte, de façon intempestive et incontrôlable, signe que le traumatisme n'a pas encore trouvé sa voie d'élaboration.
Le risque mélancolique est réel dans ce deuil particulier. Lorsque la perte touche à quelque chose d'aussi archaïque que la continuité de soi (cet enfant que l'on portait comme une extension de soi-même), il peut être difficile de s'en déprendre sans que le moi lui-même ne s'en trouve amputé. La frontière entre le deuil et la mélancolie est ici particulièrement ténue.
L'isolement, à tous les niveaux
Le deuil périnatal isole à plusieurs niveaux simultanément.
Socialement : les rituels funéraires, l'arrêt de travail, la reconnaissance administrative de la perte varient selon le stade de la grossesse et restent souvent insuffisants. Certaines pertes ne trouvent pas de cadre légal ou symbolique pour être reconnues. Les parents endeuillés se retrouvent sans nom, sans statut, dans un entre-deux symbolique douloureux.
Dans le couple : les deux partenaires vivent toujours ce deuil différemment, selon des temporalités et des modes d'expression distincts. La mère, qui a porté l'enfant dans son corps, a souvent vécu une dimension physique et traumatique que le père n'a pas traversée de la même façon. Un décalage s'instaure et peut créer des incompréhensions profondes, voire une distance qui menace la relation.
Face aux soignants : les professionnels de santé eux-mêmes sont parfois démunis. La formation à l'accompagnement du deuil périnatal reste insuffisante. Leurs réactions, parfois froides, parfois maladroitement optimistes, peuvent blesser sans le vouloir. La mort d'un enfant avant même qu'il ait vécu mobilise chez les soignants des représentations inconscientes que beaucoup ne sont pas préparés à affronter.
Intérieurement : la culpabilité est presque universelle dans ce deuil. Elle trouve ses racines dans l'ambivalence fondamentale de toute relation d'amour : on peut avoir haï ce qui nous envahissait, redouté ce qui allait changer notre vie, et se retrouver à penser que cette ambivalence est la cause de la perte. Ces pensées, irrationnelles mais réelles, si elles ne sont pas accueillies et travaillées, peuvent s'enkister et entraver durablement le processus de deuil.
Ce que peut apporter un accompagnement thérapeutique
Un accompagnement thérapeutique après un deuil périnatal ne vise pas à "vite aller mieux". Il vise à créer un espace où la perte peut enfin être nommée, reconnue et pleurée, sans minimisation, sans injonction à la résilience, sans limite de temps.
Cet espace permet :
De mettre des mots sur ce qui s'est passé, à son propre rythme
D'accueillir la culpabilité, la colère, la tristesse, le vide, et ce sans les juger
De dénouer les reviviscences traumatiques qui entravent le processus de deuil
De vivre le deuil sans le nier ni s'y noyer
Pour les couples, de vivre cette épreuve ensemble plutôt qu'en parallèle
Je reçois en consultation les parents confrontés au deuil périnatal, individuellement ou en couple. Le suivi peut commencer à n'importe quel moment, que la perte soit récente ou ancienne. Certains deuils périnataux non accompagnés à l'époque refont surface des années plus tard, à l'occasion d'une nouvelle grossesse, d'un anniversaire ou d'un autre événement de vie.
Il n'est jamais trop tard
Si vous portez un deuil périnatal, récent ou ancien, reconnu ou tu, sachez qu'il n'est jamais trop tard pour lui donner l'espace qu'il mérite.
Je suis disponible par téléphone ou par mail pour toute question avant de consulter. Une première prise de contact, sans engagement, est toujours possible.
Laurence Bieque | Psychanalyste, praticienne en psychothérapie et sexothérapeute à Albi



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